Si vous aimez et admirez l’horlogerie indépendante, la compétence d’un seul horloger capable de concevoir et de produire son propre modèle de montre unique de grande qualité fabriqué en Suisse, vous devez être conscient de ce qui approche à grands pas.
Il y a une quinzaine d’années, quand l’industrie horlogère suisse s’est enfin remise de la crise dite du quartz survenue à la fin des années 70, début des années 80, les exportations horlogères suisses représentaient environ 8 milliards de francs suisses (6,6 milliards d’euros). En 2012, les chiffres des exportations avaient atteint un niveau très confortable avec 22 milliards de francs suisses (soit plus de 18 milliards d’euros). Cela représente une production annuelle d’environ 40 millions de montres, dont 70 % sont exportées vers le plus grand marché de la montre au monde, la Chine.
La Chine a pris le relais en tant que plus grand consommateur mondial de produits de luxe, il n’y a donc pas de hasard au fait que, ces dernières années, tant de grandes marques horlogères aient adapté leur production aux goûts chinois, y compris la fabrication d’un certain nombre de montres haut de gamme pour le Nouvel An lunaire chinois. Des marques renommées telles que Vacheron Constantin, Patek Philippe, Ulysse Nardin et Cartier ont toutes développé des montres directement destinées au marché chinois et elles ne sont pas les seules.
Mais le changement le plus conséquent de la dernière décennie vient probablement de l’industrie horlogère suisse elle-même. La montée en puissance de conglomérats a vu quelques-unes des marques les plus respectées passer sous le contrôle de grands groupes qui possèdent un pouvoir d’achat immense ainsi que la toute-puissance en matière de commercialisation et de distribution. Choisissez à peu près n’importe quelle marque de montre bien connue, elle a toutes les chances d’appartenir à un grand conglomérat.
Le Swatch Group, en plus de la marque Swatch, contrôle entre autres, Omega, Breguet, Blancpain, Tissot, Longines, et Harry Winston. Le groupe Richemont possède Vacheron Constantin, Jaeger-Le Coultre, A. Lange & Söhne, Cartier, Panerai, Montblanc, IWC ainsi que d’autres. Cette semaine, le président de Hublot Jean-Claude Biver a pris le poste de chef de la division horlogerie de LVMH, ce dernier mettra ses compétences incontestables au service du portefeuille LVMH qui comprend déjà TAG Heuer, Zenith et Bulgari. Ces dix dernières années, l’industrie horlogère suisse s’est fait mettre la main dessus et est aujourd’hui sous le contrôle de ces groupes qui règnent sur le marché de la distribution internationale et les médias traditionnels.
En même temps que le contrôle des marques, ces groupes puissants ont acquis la quasi-totalité des fournisseurs de haute qualité en Suisse, y compris les meilleurs fabricants de cadrans, d’aiguilles, de boîtiers ainsi que d’autres artisans. Une fois acquis, plus personne d’autre ne peut utiliser leurs services. Et bien sûr, comme tout le monde le sait, Swatch, qui était autrefois le plus grand fournisseur de mouvements de qualité, va aujourd’hui cesser de mettre ses mouvements à la disposition de n’importe quelle marque autre que celles de son propre groupe. Cela pourrait ressembler à un progrès, mais pour les petites marques et les marques indépendantes de montres et d’horlogerie, il est de plus en plus difficile de travailler.
Parmi tous ces problèmes, le plus grave est le contrôle croissant des mouvements mécaniques.
L’histoire du mouvement helvétique remonte à 1793. C’est à cette époque qu’une usine a été créée à Fontainemelon, dans le Jura suisse. Les fondateurs ont initié la fabrication d’ébauches et ont commencé à développer la mécanisation à grande échelle de mouvements mécaniques (au départ avec des bœufs) avec de nombreux composants qui étaient interchangeables.
Au fil du temps, la vapeur a remplacé les bœufs, qui, à son tour, a été remplacée par l’hydroélectricité. La même année que celle du naufrage du Titianic, la Fabrique d’Horlogerie de Fontainemelon FHF, était en pleine expansion, notamment après avoir enregistré le brevet du remontage et de la mise fonction d’un mouvement grâce à une couronne. Il était appelé le mécanisme « sans clé ». En 1913, juste avant la Première Guerre mondiale, la production avait atteint un million de mouvements par an. Beaucoup d’autres entreprises d’Ébauche ont commencé à apparaître, comme A. Schild, Eterna, et ETA, ces ETA ont été, comme nous le savons, rachetées par le Swatch Group.
Vers le milieu du 20ème siècle, ce fut « l’âge d’or de l’horlogerie », une période où les mouvements mécaniques parfaits étaient produits en grandes quantités. Au moins 30 % de la population suisse gagnait tout ou une partie de ses revenus grâce à l’industrie horlogère.
Il existait 36 entreprises Ébauche qui fabriquaient et fournissaient des millions de mouvements de haute qualité pour les entreprises horlogères suisses et allemandes, comme Rolex, Patek Philippe et Girard-Perregaux ainsi que Fortis, Gruen, Tissot, Longines et de nombreuses autres sociétés.
Lorsque la montre à quartz est devenue une tendance mondiale et que les consommateurs ont rejeté par millions le mouvement mécanique pour lui préférer la fiabilité d’une montre à quartz à piles, des milliers d’horlogers ont perdu leurs emplois et ce fut la pire crise économique de l’histoire de la Suisse, elle fit des ravages. Aujourd’hui encore, de toutes les familles de l’industrie horlogère suisse, pas une ne fut épargnée par la crise du quartz. Beaucoup de familles horlogères de renom ont déserté le secteur pour de bon. Désespéré, afin de trouver une solution au problème, le gouvernement est intervenu et a fusionné les grandes entreprises Ébauche dans un grand conglomérat appelé Ébauche SA, qui devint plus tard le Swatch Group.
Des centaines de petites entreprises firent faillite, et des outils coûteux et les machines finirent au rebut.
Mais en raison de l’unification de tous les meilleurs fabricants d’Ébauches, 200 ans de savoir-faire commun sur l’industrialisation de la fabrication des mouvements étaient détenus par une seule entreprise – le Swatch Group. Depuis lors, le Swatch Group a fourni à l’industrie environ 80 % de tous les mouvements utilisés dans les montres suisses ainsi qu’un nombre incalculable de petites horlogeries et d’horlogers indépendants dans le monde entier. Néanmoins, d’ici à 2019, en dehors du Swatch Group, aucun autre mouvement ne sera disponible. Toutefois, si vous souhaitez acheter un mouvement, vous devrez soit le faire vous-même en interne, ce qui est extrêmement coûteux et complexe, soit vous fournir ailleurs – mais si vous vous fournissez en dehors de Suisse, vous perdrez votre droit à l’appellation fabriqué en Suisse.
De puissants groupes tels que Richemont et LVMH ont pu investir des millions dans leurs propres usines de production et peuvent produire des mouvements de haute qualité, mais ils sont uniquement disponibles pour les marques horlogères du Groupe. Pendant ce temps, l’usinage CNC a progressé au point où de nombreux artisans et horlogers traditionnels ne sont tout simplement plus nécessaires. Ces métiers sont en train de disparaître de l’époque moderne suisse.
L’horloger indépendant respecté Martin Pauli de Angular Momentum & Manu Propria n’est pas satisfait de la façon dont les grands groupes se comportent, faisant tout ce qu’ils peuvent pour garder le contrôle sur tout. Ils détiennent des actions de groupe de sociétés de la grande distribution partout dans le monde afin de s’assurer que seules leurs marques sont acceptées. Ils possèdent également des fournisseurs spécialisés, qui, bien que prétendument indépendants, ne le sont pas, car ils peuvent uniquement servir les marques du Groupe. Quant au coût de la montre que vous achetez, il est en constante augmentation afin de couvrir le coût des dépenses publicitaires. Quelqu’un doit payer pour tous ces coûteux ambassadeurs de la marque – et c’est vous. 45 % du prix que vous payez correspond au budget publicitaire.
Alors que vous vous avez en tête l’image d’un artisan âgé penché sur son établi de bois dans son atelier, la réalité est stérile, avec des salles aux murs blancs, sans poussière, équipées de machines à commande numérique manœuvrées par des ouvriers (et non les horlogers) qui produisent des montres parfaitement usinées par les robots. Plus la prise de contrôle des grands groupes est importante, plus l’individualité disparaît.
C’est la conviction de Martin Pauli, dans quelques années l’industrie de la montre sera identique à celle de l’automobile. Le même design, le même fabricant, des budgets publicitaires massifs, et les horlogers indépendants évincés au fur et à mesure pour maximiser les profits et les capacités de production en Suisse.
